De jeunes mères trouvent dans l’entreprenariat un moyen d’échapper aux carcans du marché du travail. La Suisse compte un nombre record d’indépendantes

Céline Zünd

Jolanda Thomas s’est lancée peu après la naissance de son fils, en 2003. Son entreprise de fiduciaire, menée d’abord à temps partiel, à côté de sa maternité, s’est peu à peu étendue et l’occupe aujourd’hui, onze ans et un deuxième enfant plus tard, à 100%. «Mon entreprise a grandi en même temps que mon fils», dit-elle aujourd’hui. Elle ne s’est pas toujours imaginée diriger une boîte. Son poste de comptable dans une grande entreprise suisse lui convenait plutôt bien. Jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte. A ce moment, elle n’a pas l’intention de renoncer à son activité professionnelle et réclame un temps partiel à son employeur, qui refuse. Son congé maternité sera alors l’occasion de franchir le cap. D’une simple pièce dans son appartement où elle a commencé à recevoir ses clients, elle a depuis déménagé dans un bureau, au centre de Lausanne.

Dans sa stratégie pour mieux intégrer la main-d’œuvre indigène suite à la votation du 9 février 2014, le gouvernement explore des pistes pour favoriser l’emploi des femmes. L’une d’entre elles consiste à améliorer «la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale», un refrain qui ne date pas d’hier. La Suisse a encore du chemin à parcourir: 61% des mères travaillent à temps partiel (contre 8% de pères), renonçant souvent à des responsabilités pour s’occuper de leur famille. Dans une étude publiée fin 2013, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) suggérait à la Confédération d’augmenter l’aide à la création de structures d’accueil de la petite enfance et parascolaires pour valoriser le «capital humain» représenté par les femmes.

La grossesse peut être un déclencheur

En attendant, beaucoup de professionnelles ont décidé de s’en remettre à elles-mêmes pour contourner les rigidités du marché du travail. En Suisse, une société sur deux est créée par une femme. C’est davantage que dans la plupart des pays de l’OCDE (Norvège, Suède, Finlande, Singapour, Etats-Unis, France, Allemagne et Italie), relève l’étude Global Entrepreneurship Monitor (GEM) réalisée en 2013 par la Haute Ecole de gestion de Fribourg (HEG) sur la base de 2000 interviews. A titre de comparaison, en France, un tiers des entrepreneurs sont des femmes.

Un certain nombre de ces sociétés sont l’œuvre de jeunes mères qui ne souhaitent pas abandonner leur vocation, mais ne trouvent pas de poste adapté à leur nouvelle vie. Au début de l’année, la plateforme d’accompagnement des entreprises Startups.ch soulignait que 26% des quelque 2000 sociétés annoncées auprès d’elle en 2014 étaient fondées par des femmes, dont 50% de mères souhaitant retrouver une activité professionnelle après un accouchement.

La grossesse peut se révéler propice à certaines femmes qui songent à se lancer sans avoir osé jusque-là renoncer à la sécurité de l’emploi. Surtout si elles font face à un employeur implacable. «J’ai annoncé à mon employeur que j’étais enceinte un jeudi. Le samedi, je recevais une lettre de licenciement. Mon patron pensait me rendre service», raconte Katell Bosser, 40 ans, ancienne rédactrice en cheffe d’un magazine d’architecture.

Un déficit de crédibilité

Plutôt que de chercher un nouveau poste, Katell Bosser décide de se mettre à son compte après la naissance de son premier enfant. Elle crée sa propre agence de rédaction de contenu, K etc., qui compte aujourd’hui, six ans plus tard, 12 employés. Depuis qu’elle dirige son entreprise, Katell Bosser ne travaille pas moins, au contraire, mais elle a gagné en flexibilité, explique-t-elle: «Si je veux réaliser un mandat entre 5 et 8 heures du matin pour passer du temps avec ma fille l’après-midi, libre à moi.»

Entre les couches et les biberons, les difficultés ne sont pas toujours là où on les attend: «Les jeunes mères entrepreneuses se heurtent à un déficit de crédibilité: on a de la peine à penser qu’on peut mener de front maternité et ambitions professionnelles élevées. Certaines font en sorte que leurs clients ne sachent pas qu’elles ont un enfant», souligne Katell Bosser. La Lausannoise a pris le parti inverse: «Etre aussi mère que patronne», avec fierté. Elle a fondé en 2011 l’association Mampreneurs, qui compte aujourd’hui une centaine de membres en Suisse romande. Le terme en fait tiquer plus d’une: après tout, a-t-on déjà parlé de «Dadpreneurs»? Le phénomène désigne à l’origine des femmes qui, après la naissance de leur premier enfant, se lancent dans une entreprise liée à leur expérience de la maternité. Elles ne connaissent pas toutes le destin de l’actrice américaine Jessica Alba, devenue milliardaire avec son entreprise, The Honest Company, une gamme de produits écologiques pour enfants.

L’association Mampreneurs suisse s’est émancipée de cette image d’Epinal et compte parmi ses membres des avocates, des médecins, ou une sellière. «La plupart de ces entreprises n’affichent pas une croissance à deux chiffres, mais elles sont viables et participent au tissu économique. Elles créent des emplois, affichent une rentabilité saine et offrent un environnement de travail à taille humaine», souligne Katell Bosser.

Compétences égales mais de ressources financières

Lorsqu’on se penche sur les entreprises féminines analysées par l’étude Global Entrepreneurship Monitor (GEM) précitée, les stéréotypes ont la vie dure: les femmes sont davantage actives dans les services aux personnes (soins, santé, éducation) quand les hommes s’occupent d’industrie ou de technologie. Les entrepreneuses privilégient l’indépendance à la croissance. Les hommes, eux, ont plus souvent tendance à viser le profit et l’internationalisation. «Les femmes avec qui nous avons mené des entretiens ont des compétences égales aux hommes, mais se fixent souvent des objectifs moins élevés, détaille Mathias Rossi, directeur de l’Institut entrepreneuriat et PME à la HEG. Elles ont en général un réseau moins développé et besoin de moins de ressources financières, au moment de créer une entreprise.» Le capital investi au départ par les femmes équivaut à 40% de celui des hommes. Leurs entreprises ne sont pas moins viables pour autant, au contraire, relève encore Mathias Rossi. «Elles sont plus prudentes et s’inscrivent dans la durée.»

«Les jeunes femmes se montrent plus confiantes que leurs aînées», observe de son côté Françoise Piron, directrice de l’association Pacte, qui accompagne des particuliers et fait la promotion de la mixité dans les entreprises. Son licenciement à son retour de congé maternité, après la naissance de son premier enfant, en 1992, déclenche chez cette ingénieure civile une nouvelle vocation: elle devient en 1994 déléguée du bureau de l’égalité à l’EPFL. Lorsqu’elle quitte ce poste dix ans plus tard, elle décide de fonder son propre bureau de consulting. «A 40 ans, je devais m’occuper seule de mes trois enfants, je ne trouvais pas d’emploi adapté à mes contraintes quotidiennes», dit-elle.

Dans ses locaux du quartier de Grancy à Lausanne, elle voit défiler des personnes en transition professionnelle ou en faillite. Parmi elles, des quinquagénaires très qualifiées, mais qui peinent à trouver un emploi, souvent après un parcours interrompu par la maternité. «Je leur conseille de développer des mandats en tant qu’indépendantes. Elles pourront ainsi conserver une activité plus longtemps.»

 

Pour lire l’article sur le site du temps avec les photos et liens: Le Temps

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